Écrire

Beaucoup de gens sont curieux de savoir pourquoi un écrivain écrit. Ce n’est pas une question que je me pose spontanément. Le fait que j’en ressente le besoin me suffit amplement pour justifier le passage à l’acte. Malgré tout, pour ceux qui se la posent, je vais essayer d’expliquer pourquoi j’écris.

En français, le mot « pourquoi » a un sens ambigu : il signifie autant « pour quelle raison » que « dans quel but ». Il me faut donc aborder les deux sujets.

Pour quelle raison ?

Je ne le sais pas clairement, mais je crois que cela vient du lycée. Contrairement à mes camarades, j’aimais les cours de « Français » où l’on étudiait Pascal, Descartes, Voltaire et les grands auteurs de théâtre. Je crois que j’étais le seul à apprécier les tragédies classiques ! Ce qui me surprenait, c’était que ces textes que je croyais être d’inaccessibles chefs d’œuvre parlaient de choses tout à fait compréhensibles qui, en plus, correspondaient à mes propres interrogations ou sentiments. Et puis, au delà du sens, il y avait la musicalité.  J’aimais le rythme entêtant des alexandrins et l’ordre chamboulé de leurs mots.  J’aimais comparer le débit calculé de Descartes aux flots imprévisibles de Pascal. Du coup, j’avais envie de faire comme eux.

Dans quel but ?

Quant au but, c’est seulement maintenant que je commence à avoir une idée sur cet aspect de la question. En regardant ce que j’ai écrit, il me semble que, d’un ouvrage à l’autre, les mêmes choses reviennent sous différentes formes. Je m’aperçois notamment que j’essaye souvent de dégager ce qui est permanent au delà des changements imposés par la nature et par le progrès. L’histoire de Lazare Méradec, par exemple, a été imaginée à partir de la question de savoir comment cela se passerait si une personnalité comme Jésus apparaissait à notre époque; pareillement, pour Le coach malgré lui, je me suis demandé qui sont aujourd’hui les médecins que Molière présentait comme des charlatans. Petit à petit, je comprends de mieux en mieux ce que je veux explorer et cela m’aide à construire mes nouveaux projets.

Est-ce que ça fait du bien ?

Derrière le « pourquoi écrivez-vous ? » il y a aussi souvent l’idée que « cela doit faire du bien ». Beaucoup de gens paraissent avoir une conception thérapeutique de l’écriture, un peu comme une psychanalyse sans psychanalyste. Ça peut peut-être marcher, mais ça n’est ni ma conception de la littérature, ni un besoin pour moi. D’une part je suis convaincu (d’expérience) que ce qui se dit dans le cabinet du psy n’a aucun intérêt en dehors de ce même cabinet. D’autre part je crois que le principe de l’analyse est d’être sincère et le plus proche possible de sa réalité. Écrire des histoires ou des poèmes – ou même des idées – c’est tout le contraire. Écrire, c’est embobiner le lecteur, l’hypnotiser, le tromper même, pour le surprendre, lui faire peur, le faire rire ou le faire pleurer. Dans une pièce de théâtre, tout est faux, tout est artificiel, tout est manipulé par l’auteur. La seule chose qu’il y a en commun avec la psychanalyse, c’est le but de révéler la vérité. Mais dans la littérature, l’analysé, c’est le lecteur.

Inventer des histoires

Voilà sans doute quelques raisons pour lesquelles j’écris. Mais elles sont un peu intellectualisées et, en fin de compte, il y a surtout un moteur irrésistible : la machine à inventer des histoires. Elle marche sans arrêt, et je ne peux me « débarrasser » de ses productions qu’en les actualisant d’une manière ou d’une autre : romans, pièces de théâtre, bandes dessinées ou scénarios de films. Il y a une quinzaine d’années, j’ai voulu écrire un essai philosophique. Je me suis tout de suite ennuyé et j’ai écrit des choses très ennuyeuses. Je suis vite revenu à mes histoires, en l’occurrence en écrivant Planète à vendre.